Hacher, mélanger, sourire : cuisine pour mieux récupérer en réadaptation

Le Plaisir de cuisine : Esther Enowashu (à gauche) et Sarah Gamble (au centre) apprêtent des repas avec l’aide de l’ergothérapeute Amélie Leclerc lors d’un atelier du programme Intervention Gusto.
Le Plaisir de cuisine : Esther Enowashu (à gauche) et Sarah Gamble (au centre) apprêtent des repas avec l’aide de l’ergothérapeute Amélie Leclerc lors d’un atelier du programme Intervention Gusto.

La cuisine, dont l’air est imprégné d’odeur d’ail et de gingembre, résonne du bourdonnement d’un groupe convivial. Tout autour de la pièce, des personnes qui ont survécu à un AVC et d’autres patient(e)s discutent tout en épluchant des pommes de terre, en coupant des légumes et en faisant revenir l’osso buco dans de l’huile chaude. Ce n’est pas seulement un espace partagé pour cuisiner, c’est un lieu de rétablissement, un repas partagé à la fois.

Ce rassemblement est au cœur d’Intervention Gusto, une activité novatrice au Centre de réadaptation Lethbridge-Layton-Mackay (LLMRC) à l’intention des personnes ayant survécu à un AVC, à un traumatisme craniocérébral ou vivant avec une maladie neurodégénérative.

Vanessa Mercure (à gauche) reçoit l’aide de l’éducatrice spécialisée Mae Francisco, pour apprêter son plat de poulet teriyaki.
Vanessa Mercure (à gauche) reçoit l’aide de l’éducatrice spécialisée Mae Francisco, pour apprêter son plat de poulet teriyaki.

Ces ateliers de cuisine au site Constance-Lethbridge vont bien au-delà de la simple préparation de repas. Pour des personnes comme Sarah Gamble, ils constituent une manière de renouer avec un métier qu’elle adore. En effet, Madame Gamble a été serveuse dans certains des restaurants les plus emblématiques de Montréal, notamment Bar-B-Barn, Chalet Bar-B-Q, Pumpernick’s et Gibbys, jusqu’à ce qu’un AVC paralyse le côté gauche de son corps en février. Après son hospitalisation, son équipe de rééducation au site Constance-Lethbridge l’a orientée vers Gusto.

Au fils de six ateliers, Madame Gamble a appris à planifier, à organiser et à apprêter des repas sous la supervision d’une éducatrice spécialisée et d’une ergothérapeute. Elle a acquis des compétences cognitives et motrices qui l’ont aidée à retrouver son autonomie, tout en partageant des repas et des moments de convivialité avec d’autres participant(e)s.  

« La cuisine est mon havre de bonheur », confie Madame Gamble en souriant, tout en épluchant des pommes de terre Yukon Gold pour un gratin aux herbes et au fromage à la crème.

« J’ai appris, par exemple, à me concentrer et à faire plusieurs tâches à la fois, et en plus je rencontre des personnes sympathiques et je socialise. C’est une expérience formidable. Je suis déterminée à reprendre mon travail de serveuse. »

Sarah Gamble, survivante d’un AVC
Frédérique Poncet, chercheuse résidente au Centre de réadaptation Lethbridge-Layton-Mackay, tient le livret Ensemble vers plus d’autonomie avec Gusto.
Frédérique Poncet, chercheuse résidente au Centre de réadaptation Lethbridge-Layton-Mackay, tient le livret Ensemble vers plus d’autonomie avec Gusto.

Supervisé par la chercheuse Frédérique Poncet et développé en collaboration avec l’Équipe du site Constance-Lethbridge dans le cadre de son programme de réadaptation, Intervention Gusto permet aux participant(e)s d’acquérir des compétences transférables à leur vie quotidienne. L’activité, qui est encadrée par des professionnel(le)s du Programme d’évaluation et d’orientation au travail, fait l’objet d’un projet de recherche mené par Madame Poncet en partenariat avec Santé Québec Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal — Universitaire.

Le résultat des recherches confirme déjà l’efficacité de cette approche, qui aide les personnes à devenir plus autonomes, mieux organisées et moins fatiguées au fil du temps, explique Madame Poncet, qui a fondé Gusto Lab en 2022.

« Intervention Gusto permet aux personnes d’utiliser certaines fonctions sans qu’elles s’en rendent compte, de sorte que cela devient une seconde nature », explique Madame Poncet, chercheuse résidente au Centre de réadaptation LLMRC et lauréate du Prix de reconnaissance Eva Kehayia 2025 – Jeune chercheuse prometteuse pour son apport à la recherche en réadaptation physique.  

« La cuisine devient un espace de rétablissement. »

Frédérique Poncet, chercheuse.

Selon Madame Poncet, les goûts, les arômes et les couleurs liés à la préparation des repas stimulent les sens, ce qui favorise le rétablissement. Et, tout cela se déroule dans un environnement sûr et rassurant.

Sarah Gamble, qui a longtemps travaillé comme serveuse dans certains des restaurants les plus réputés de Montréal avant d’être contrainte de quitter son poste l’hiver dernier à la suite d’un AVC, lave les ingrédients destinés à un gratin de purée de pommes de terre aux herbes et au fromage à la crème.
Sarah Gamble, qui a longtemps travaillé comme serveuse dans certains des restaurants les plus réputés de Montréal avant d’être contrainte de quitter son poste l’hiver dernier à la suite d’un AVC, lave les ingrédients destinés à un gratin de purée de pommes de terre aux herbes et au fromage à la crème.

C’est ce qui a séduit Vanessa Mercure, atteinte d’une tumeur cérébrale qui affecte ses capacités motrices et de compréhension. Ce jour-là, debout derrière un comptoir, Madame Mercure coupait du poulet pour un plat de poulet teriyaki tandis que l’ergothérapeute Amélie Leclerc se tenait à ses côtés, l’aidant à manier soigneusement un grand couteau de cuisine.

« C’est vraiment la joie de cuisine », dit Madame Mercure. Elle ajoute qu’elle avait développé une peur de se brûler ou de se couper en cuisinant. « Être ici m’aide à surmonter bon nombre de mes craintes. Je reçois des conseils qui me donnent la confiance dont j’avais besoin. »

Madame Leclerc, qui observe les participant(e)s et rédige des évaluations qui seront utilisées pour la recherche de Madame Poncet, affirme que les séances permettent d’acquérir des compétences précieuses en matière de réadaptation, notamment l’endurance, la dextérité et la concentration dans un environnement animé, des aptitudes transférables à plusieurs autres activités quotidiennes.

Et, l’ambiance y est plus détendue que dans les cadres de réadaptation plus cliniques, ajoute-t-elle.  

« La réadaptation peut créer un sentiment de pression. Ici, la pression est moindre, parce que nous travaillons ces compétences dans un cadre convivial. »

Amélie Leclerc, ergothérapeute.

Enfin, il y a un dernier ingrédient essentiel au succès : après avoir planifié et cuisiné leurs propres recettes chaque semaine, à la fin de chaque atelier, les membres du groupe s’assoient pour manger ensemble, partageant leurs plats et le plaisir de la nourriture, un langage universel.

« C’est une atmosphère détendue et joyeuse », souligne Madame Leclerc. « Ces personnes partent d’ici avec le sourire. »

* La mise en œuvre d’Intervention Gusto a été possible grâce au financement de Santé Québec Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal — Universitaire et du ministère de l’Économie de l’Innovation et de l’Énergie.