Au revoir: Le mentorat de Johanne Boileau confère un avantage concurrentiel

Johanne Boileau
Johanne Boileau

La directrice sortante des Soins infirmiers du CIUSSS parle de sa carrière, de sa profession et de l’avenir des soins de santé

360: Qu’est-ce qui vous a fait choisir la profession d’infirmière, et sur quelles qualités vous êtes-vous appuyées tout au long de votre carrière?

Je suis devenue infirmière parce que je voulais aider les gens. Toute ma carrière est fondée sur mon désir de faire une différence dans la vie des gens.

J’ai été infirmière au chevet des patients pendant 12 ans, puis infirmière-chef pendant 12 ans avant d’occuper un poste de responsabilités accrues pendant 12 ans.

L’intervention directe auprès des patients et des familles est ce qui est le plus gratifiant, puisqu’elle donne un feedback immédiat. Être infirmière constitue une profession privilégiée, qui combine les connaissances et les compétences. Mais c’est aussi la manière dont vous accompagnez les gens, les patients et leurs familles pendant des moments difficiles qui fait une différence.

J’ai beaucoup travaillé dans le domaine des soins aux malades chroniques, y compris pendant 12 ans en Dialyse, où j’ai accompagné des patients au cours de longues périodes. C’est un champ d’activités où j’ai peaufiné mes compétences en soins infirmiers, en aidant les gens à affronter une maladie qui n’en finit plus.

Comment, dans de tels cas, quand les patients sont confrontés à une maladie chronique, voire dégénérative, comment à titre d’infirmière pouvez-vous les aider à affronter et à accepter leur situation et à gérer leur mode de vie?

Nous possédons tous des forces. Vous aidez les gens à tirer parti de leurs forces et à s’appuyer sur ces dernières pour continuer à avancer.

Dernièrement, j’ai revu le fils d’une patiente soignée en dialyse, qui venait de décéder seulement trois semaines auparavant. Une rencontre tout à fait fortuite, puisque j’ai quitté ce service il y a 18 ans. Nous avons évoqué le passé, en nous souvenant qu’à l’âge de 12 ans ce jeune homme avait eu un anévrisme cérébral et avait été dans le coma. Je me suis aussi souvenue de la discussion que j’avais eue avec les membres de mon équipe sur la manière dont nous pourrions aborder avec sa maman le sujet des dons d’organes, s’il ne survivait pas. Il a retiré sa casquette pour me montrer ses cicatrices.

Vous voyez, c’est un privilège de suivre les familles au cours des années. Je me souviens également que quand je travaillais en dialyse, nous allions aux funérailles des patients, nous les accompagnions jusqu’à la fin et au-delà, parce que nous savions qu’il y avait une famille derrière ce patient.

Vous aidez les patients et les familles à découvrir les forces qu’ils possèdent, mais la profession d’infirmière ne doit pas être facile à assumer quand vous assistez à des funérailles et côtoyez quotidiennement des personnes qui souffrent de maladies de longues durées. Ce n’est pas comme si ces patients devaient subir une intervention chirurgicale, guérir et vivre longtemps et en bonne santé par la suite. Quelles sont les forces sur lesquelles vous vous êtes appuyée, à titre d’infirmière et d’être humain, pour être capable de surmonter ce contact incessant avec la détresse humaine?

C’est plus difficile quand nous voyons des similitudes, que ce soit en raison de l’âge ou comme mère. Nous avons besoin d’une certaine distance, nous devons faire preuve d’empathie, mais en évitant de trop sympathiser, ce qui nous empêcherait de pouvoir aider. Les patients de notre âge ou les jeunes gens touchent à la maison beaucoup plus que les autres, mais nous devons être capables de garder une certaine distance pour pouvoir aider.

À titre de gestionnaire, nous facilitons des séances de debriefage et prenons les mesures nécessaires pour obtenir les conseils de professionnels et aider nos équipes à lâcher prise émotivement.

Vous possédez des antécédents dans le domaine des sports d’endurance. Quels traits de caractère connexes vous ont aidés au cours de toutes ces années?

J’ai toujours été compétitive dans la vie, et ce trait m’a aidé dans mon rôle de gestionnaire. Enfant, je faisais du ski et pour être en excellente forme pour la saison de ski, j’ai commencé à courir dans les compétitions. Pour moi tout est une question de compétition, être la meilleure, être la première. Je pousse mes équipes, rien n’est jamais assez bien.

L’entraînement sportif présente un parallèle important avec ma vie professionnelle. Ce qui compte c’est la persévérance, le travail acharné, se fixer un objectif et s’efforcer de le réaliser. Vous pouvez échouer parfois, mais vous vous relevez et recommencez en vous entraînant mieux.

Je n’ai jamais voulu être gestionnaire. Quand j’ai étudié pour obtenir ma maîtrise, je voulais me diriger en éducation. Mais, je crois qu’il y a un destin, qu’une force supérieure a guidé mes pas. Une porte s’est fermée, mais d’autres se sont ouvertes et j’ai été poussé à l’intérieur. Je n’ai jamais voulu être infirmière-chef ou directrice des soins infirmiers, mais en me remémorant les circonstances, c’était le cheminement à suivre.

Certains éléments des domaines de l’éducation, de l’enseignement, du mentorat font réellement partie de votre travail malgré tout…

Mais, je ne suis pas d’une nature patiente! L’enseignement exige beaucoup de patience. Je suis plutôt une performante, une réalisatrice, une organisatrice, une personne de systèmes. Ma seule ambition dans la vie était de faire une différence dans la vie des gens et d’aimer ce que je faisais. C’est ce qui a guidé ma carrière.

Quand je suis arrivée ici, en 1982, je ne savais même pas qu’il y avait une directrice des soins infirmiers au sein de l’organisation. Je savais qu’il y avait une infirmière-chef, sans plus. Je n’aspirais à rien.

Quand Lynne [McVey, directrice des Soins infirmiers à l’HGJ, 2008-2013] est partie, et que le Dr [Hartley] Stern [directeur général à l’HGJ, 2008-2012] m’a demandé de considérer appliquer sur le poste, je lui ai répondu que cette fonction ne m’intéressait pas. Mais, la maturité aidant, j’ai pensé aux autres possibilités. Qui pouvait être nommé? Est-ce que je voulais que la vision d’un autre me soit imposée ou est-ce que je préférais être le fer de lance de la vision? C’est là que j’ai décidé d’accepter le défi. Mon destin était ici.

Quand je participais aux compétitions de ski au mont Sainte-Agathe, à l’âge de 10 ans, savez-vous qui avait une maison de campagne au mont Sainte-Agathe? Sir Mortimer B. Davis [visionnaire philanthrope à qui est dédié l’HGJ].

Quand j’ai commencé à courir, à l’âge de 12 ans, le premier endroit où je suis allée m’entraîner était l’Université de Montréal, à l’angle de l’avenue du Parc et de la rue Mont-Royal. Et, quel était le nom de cet édifice? Le Sir Mortimer B. Davis Young Men’s Hebrew Association.

Il vous suivait!

C’est plutôt moi qui le suivais, et c’est assez stupéfiant! Ensuite, je me suis retrouvée ici. Quel gestionnaire reste au même endroit pendant toute sa carrière? J’ai eu des occasions d’aller ailleurs, parfois je les aie refusées, parfois la porte s’est refermée, mais je pense que c’était mon destin de faire carrière ici, de diriger cette organisation. J’ai commencé à lire à propos de Davis en préparant mon entrevue pour le poste de directrice des Soins infirmiers, en 2012, et j’ai dit « Quoi? », je marche dans ses pas!

Les fois où vous avez décidé de ne pas aller travailler ailleurs, qu’est-ce qui vous a fait rester ici?

Il y a un sentiment d’appartenance ici, vraiment. J’ai passé trente-six ans en cycles de six ans, à titre de directrice des Soins infirmiers, de directrice adjointe des Soins infirmiers à l’Unité des Soins essentiels, d’infirmière-chef à l’Unité des soins intensifs et de la Dialyse, et douze ans au chevet des patients. Ce sont les gens qui m’ont fait rester ici. J’ai rencontré tellement de personnes intéressantes parmi les membres du personnel, les patients, les familles et mes racines sont profondément ancrées ici.

Je reprendrais mon ancien poste n’importe quand. Nous sommes responsables de la qualité, mais pas des ressources. Nous devons appuyer le changement.

Les jeunes infirmières et jeunes infirmiers qui commencent leur carrière entrent au sein d’un réseau. Dans quelle mesure pouvons-nous changer, comment pouvons-nous nous diriger?

Nous devrions poser cette question aux personnes qui travaillent au chevet des patients. De qui ont-elles besoin? Je peux avoir une foule d’idées, mais j’aimerais avoir l’apport de gens à la base.

C’est encore une très belle profession, je referais exactement la même chose. Prodiguer des soins infirmiers est réellement un privilège, et c’est une profession qui offre, et a toujours offert, tellement d’occasions. Qu’il s’agisse de travailler au chevet des patients, en première ligne, à l’hôpital, en réadaptation, auprès de personnes en santé, de malades ou de mourants, en recherche, en enseignement, en gestion. En définitive, il est possible de toucher à tous ces domaines, cette profession ouvre une foule de portes.

Je n’ai jamais imaginé que je ne travaillerais pas au chevet des patients pendant toute ma carrière. Je ne savais pas que toutes ces possibilités existaient au début.

Des infirmières à l’HGJ m’ont dit que ces occasions étaient offertes, que la culture visait à mousser les aptitudes en leadership.

Nous gérons les talents. Nous ciblons les personnes les plus talentueuses et les appuyons et leur offrons des opportunités de se développer. C’est ainsi que je suis devenue qui je suis. Quelqu’un a déterminé que Johanne avait beaucoup de potentiel, et on m’a offert des occasions de croître et de me perfectionner.

Je suis la somme de tous les dirigeants qui m’ont précédé et c’est ce qui fait ce que je suis. Un vrai dirigeant forme d’autres vrais dirigeants plutôt que des suiveurs.

Le Service des soins infirmiers est très solide, et possède des forces à tous les niveaux. Nous cernons les personnes compétentes et leur offrons l’occasion de croître. Malgré les personnes qui partent, nous possédons de très nombreuses personnes talentueuses.

En matière de planification de la relève, il ne suffit pas de former une seule personne, nous formons plusieurs personnes possédant de solides compétences.

Vous venez et exécutez différemment, en envisageant les choses à votre manière. Johanne verra les choses sous un autre jour. Si je peux façonner les choses différemment, je suis intéressée.

Les talents émergents, quelles sont leurs attentes, sont-ils plus conscients des possibilités, plus avisés, ont-ils une vision à plus long terme?

La jeune génération possède un meilleur équilibre vie-travail.

Il y a plusieurs infirmières au sein du Comité de la relève infirmière (CRI). Elles sont tellement dynamiques et engagées dans une foule d’activités, et d’ardentes défenseurs des soins infirmiers, de l’avenir des soins infirmiers.

J’aimerai bien que le prochain ministre de la Santé soit une infirmière ou un infirmier. Je pense que nous aurions un système de santé différent si une infirmière ou un infirmier était à la tête du ministère.

Et?

J’aspire à diminuer le niveau de stress plutôt qu’à l’augmenter!

Comment envisagez-vous votre avenir?

Passer du temps à notre maison de campagne, profiter des activités à l’extérieur. Pour le moment, je veux prendre le temps de prendre le temps. Je veux me donner du temps, je ne sais pas ce que je veux faire. Si j’accepte des contrats, j’aimerai faire autre chose, mais sans stress, selon mes propres conditions, livrer la marchandise et ne plus y penser.

Le rythme a été assez intense au cours des dernières années. L’innovation est l’une des valeurs essentielles de cette organisation, nous ne pouvons pas faire la même chose que tous les autres. Même au sein d’une famille, chacun possède des forces différentes et a des points de vue différents.

Ne suivez pas le mouvement. Si vous savez que votre manière d’aborder les choses est la meilleure, tenez bon!

Qui ont été vos mentors au cours de votre carrière, dans le cadre, ou non, de la profession d’infirmière? Qui vous a inspiré ou guidé?

La plupart de mes mentors étaient membres de la profession, il y a eu Mona Kravitz [directrice des Soins infirmiers à l’HGJ, 1996-2006], qu’elle repose en paix, Marie-Hélène [Carbonneau, directrice intérimaire des Soins infirmiers] a été mon mentore et ma supérieure à l’époque. En Dialyse, Jan Barrow et Linda Edgar, ces personnes m’ont encouragée à retourner aux études pour obtenir une maîtrise et à envisager d’autres possibilités.

Encourageriez-vous d’autres infirmières ou infirmiers à poursuivre des études supérieures?

Nos patients sont de plus en plus malades, nous avons besoin d’infirmières et d’infirmiers qui ont fait des études supérieures pour les soigner et leur prodiguer les soins nécessaires.

Pendant les études de maîtrise, nous apprenons à réfléchir, à organiser. Je crois fermement que les études font une différence, je ne regrette pas ma décision de retourner aux études.

J’avais dit que je ne voulais pas de maîtrise, et j’ai en ai obtenu une. Ensuite, j’ai dit que je ne rédigerais pas de thèse, et j’ai rédigé une thèse. Je ne dirai plus jamais « jamais », parce que la vie a le don de me faire mentir. Maintenant je dis plutôt « je ne pense pas que je le ferai ». Mais, on ne sait jamais, la vie a le don de changer les choses si c’est le destin.

Parlez-nous du relogement au pavillon K [Unités de soins essentiels, inaugurées à l’HGJ en 2015]?

J’ai fait visiter ce pavillon dernièrement à des collègues du CISSS de la Montérégie parce qu’ils planifient un nouvel hôpital. Pour être en mesure de planifier, d’exécuter et de constater les avantages de l’ensemble de ce cycle… nous sommes privilégiés, à titre d’équipe, de pouvoir créer et déplacer nos patients dans un nouvel environnement. C’est vraiment bien, bien que ce soit un défi pour les équipes en raison de la superficie des lieux. C’est tellement grand, il faut faire deux fois plus de pas.

N’oublions pas que l’ancienne Unité des soins intensifs était terrible pour la prévention des infections, mais pour le travail d’équipe… Une chambre à un lit est idéale pour les patients, mais pour le personnel…

C’est un élément qui a été pris en compte en préparant la transition, nous savions que ce serait difficile.

On a appris de grandes leçons, une bonne planification, une bonne exécution et un superbe aménagement. Nous formons une très bonne équipe, nous sommes les meilleurs! J’aime être avec les meilleurs, j’aime être la première, j’aime être la plus rapide!

Quels sont vos meilleurs souvenirs, vos plus grandes réalisations?

Avoir été infirmière au chevet des patients m’a permis de faire une différence dans la vie de ces personnes.

À titre de gestionnaire, ma plus grande réalisation a été de protéger un modèle de soins différent de celui offert ailleurs dans la province.

Nous avons pris part à une étude comparative de quatre différents modèles de soins infirmiers dans la province. Le nôtre était le modèle professionnel innovant, qui entraînait 52 pour cent moins d’effets indésirables ayant des conséquences comparativement aux autres modèles. Des pressions considérables ont été exercées pour nous inciter à changer notre modèle, notre modèle a été attaqué, mais nous avons tenu bon, forts des données fondées sur les preuves et les données financières. C’est ainsi que j’ai été en mesure de protéger notre modèle. C’est la réalisation dont je suis la plus fière, nous sommes ici pour fournir ce qu’il y a de mieux à nos patients, nous sommes à leur chevet, nous savons ce qu’il faut.

Je crois fermement que dans un hôpital de soins aigus, un établissement de troisième-quatrième ligne, nous avons besoin d’infirmière et d’infirmiers, d’avoir les yeux d’une infirmière ou d’un infirmier sur un patient. L’infirmière ou l’infirmier entre dans la chambre pour prendre la tension artérielle, mais elle ou il posera également des questions au sujet de la planification du congé et pourra évaluer autre chose en même temps. Il est prouvé que les infirmières ou infirmiers peuvent effectuer quatre ou cinq choses à la fois quand ils vont dans la chambre d’un patient, elles ou ils n’effectuent pas seulement leurs tâches. L’infirmière ou l’infirmier verra si le patient décompense, et interviendra.

Avec ce modèle, vous obtenez la meilleure valeur, soit le meilleur rapport résultat-coût.

Je peux maintenant partir la tête haute, j’ai gardé ce que je voulais préserver, ce que mes prédécesseurs m’ont inculqué, m’ont poussé à promouvoir. J’en suis extrêmement fière, au cours des six dernières années, tout a été fondé sur la préservation de ce qui est le mieux pour les patients.

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